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FIAC OFF

Fin tardive de cette semaine thématique artistique avec mes coups de cœur du Off FIAC.

On commence au Cutlog avec les sculptures réalistes de Rainer Kurka. A l’exception de la cagole en-bronze-qui-bronze en plein soleil, rayonnante, toutes les pièces sont dans une matière mate et légèrement poreuse, très sensuelle, peinte de couleurs douces et légèrement passées. J’ai particulièrement kiffé cette femme triste et pudique qui se cache derrière sa serviette, et la gracieuse danseuse dont l’ombre est un lapin (je ne sais pas si c’est voulu mais j’aime beaucoup). Et bien sûr la cagole.

Boulot surprenant de Valentin Carron, qui, à côté d’un travail d’arts de la table (tasses, plats, vases) très réussi (épuré avec un léger mouvement donné à la main pendant la cuisson), présente ce moulage de corps de femme, une feuille de biscuit de porcelaine, déformée et plissée mais incroyablement pleine de vie.

Mon coup de cœur absolu du Cutlog : ces images de péniches et de barges vues du dessus. Des formes totémiques sur fond uni, mais où l’œil peut se perdre jusque dans les moindres détails des objets qui traînent sur le pont ou de la marchandise transportée dans la cale. Totalement hypnotisant, je pourrais passer des heures devant.

Chez la Célèbre Galeriste Florence Léoni, j’ai adoré ce vol d’oiseaux réalisé avec de vraies plumes de piafs (ou des oiseaux écrasés, peut-être, j’ai pas demandé). Plein de grace et de vie. Je n’ai pas encore eu le temps d’aller voir l’exposition de Batiste Debombourg et Lionel Sabatté à la galerie, mais je vais y aller très vite.

Au Show-Off, j’ai été fasciné par cette toile de Won Sou-Yeol, magnifiquement présentée sur un mur rouge sang. J’y vois des petites plantes aux longues racines qui germent, j’y vois de la pluie qui rebondit sur un toit et qui ruisselle le long de la façade. J’y vois beaucoup de douceur. Et de technique, je sais de quoi je parle j’ai essayé de la reproduire ce week-end  chez Baba.

Je ne sais plus quelle est la technique utilisée par H. Craig Hanna (en partie de l’aquarelle il me semble), mais ses portraits ont une vie et une intensité troublante.

Coup de cœur du Show-Off : Li-Chen. Ce taïwanais est paraît-il un Dieu vivant en Chine. Le travail du bronze est impressionnant, du doré au brun le plus sombre, par endroits aussi lisse qu’un miroir, à d’autres mat avec une profondeur (en perle on parle d’ « orient ») dans laquelle on se perd. Li-Chen travaille en équilibre entre tradition et modernité, utilisant des personnages Taoïstes mythologiques pour faire passer des messages modernes. Je veux tout. Son petit Bouddha qui atteint la plénitude de l’esprit (qui sort alors de sa tête), cette divinité des airs à la main d’or qui vole en rase-motte, et cette autre qui tente de protéger l’habitat traditionnel (ici une maison d’étudiants) alors que l’urbanisme forcené en vigueur actuellement en Chine nie totalement l’humain et le passé…

La plus drôle est le « collective consciousness » vu sur un livre consacré à l’artiste. Une sculpture qui rappellera The Human Centipède aux cinéphiles, où le chef est présenté avec un visage ridicule et une tétine dans la bouche, suivi par trois lèches-culs sur roulettes, tête rentrée dans les épaules, mais sur les oreilles, soumis et fermés.

A Art Elysée, j’ai adoré ces natures mortes de Patrice Girard. Les poissons enfermés semblent vivants, comme si on les avait surpris en pleine agitation d’un coup de lampe. On se perd dans la profondeur et les reflets métalliques de cette nuée qui émerge de la nuit.

Fascination aussi pour ce portrait de Jerome Lagarrigue, vraisemblablement travaillé à l’huile et au couteau. Le geste est incroyable d’assurance et d’efficacité.

En bon Kiddult, il fallait bien dans ma sélection un objet régressif. Alors ce sera cette série de fœtus d’hommes célèbres d’Alexandre Nicolas (principalement des super héros, mais on y retrouve aussi Hitler, Gagarine, et quelques autres). Une réflexion sur l’origine du (des) (super-)pouvoir(s). Les blocs dans lesquels flottent les mini-surhommes sont en cristal de synthèse (comme un cockpit d’avion de chasse par exemple). Ca pèse une tonne et ca a une transparence incroyable. Je VEUX le Goldorak. Et le Captain America. (trépignement, petits cris aigus).

Slick : je bloque sur cette collection de planches de skate d’artistes (theSK8room). Que des grands noms, que des merveilles. Je bave. Bon le problème c’est que pour se la péter en skatant, il faut maitriser le ollie flip pour que les gens puissent voir le dessous de la board.

Simple et magique, cet escalier qui émerge du néant du papier. Une spirale dont la perspective s’enfonce dans la feuille. Tout ça juste avec un travail de rainage.

A la Chic Art Fair, j’ai adoré ce tableau de Martin Reyna . Mélange de régularité et de fluidité, de couleurs éclatantes de pureté et de dégradés incroyables quand elles se rencontrent.

Ca doit déjà pas être évident de faire au stylo des portraits avec une telle économie de trait. Mais franchement, avec une pince et du fil de fer…

Blocage total sur cette pièce de céramique monumentale (2x2m, en gros). Une blancheur virginale pour cette effroyable scène de bataille où deux flots se percutent et se mêlent avec une grande violence, formant par endroit un magma informe, certains personnages à moitié fondus dans cet enfer.

Je VEUX cette photo. Les couleurs sont folles. La déconstruction en ligne verticales monochromes est fascinante. Et le pire : aucun photoshopage, aucune retouche, ceci est une image réelle.
Une image produite par un appareil numérique à la cellule défecteuse, qui a généré spontanément cette hallucination. Si les machines se mettent à faire de l’art…

Best of FIAC (part. 3) I LOVE ART

J’ai semble-t’il un grand coeur et un oeil aiguisé. La preuve, c’est que je suis tombé amoureux de beaucoup d’oeuvres pendant la Foire, et que, manque de bol, c’était généralement des trucs hors de prix.

Vu qu’il y en a beaucoup, on va faire ça en deux fois : les merveilles du Grand Palais aujourd’hui, et tout ce que j’ai repéré en Off (Cutlog, Slick, Art Elysée, Chic Art Fair) demain.

La première chose qui m’a attiré à la FIAC, c’est un bout de caillou.
Un gros bloc de pierre blanche, une espèce de rondelle arrachée à la roche. Son contour brut approximativement rond, et une face parfaitement lisse, percée en son centre.
Ca a l’air con, comme ça. Mais le trou parfaitement dessiné, à l’arête tranchante apparait comme une aberration à la surface du bloc, et donne envie de regarder à l’intérieur. Et l’intérieur de cette mini-montagne est hallucinant : loin d’être une caverne froide et sombre, c’est une source de lumière douce, un ventre accueillant.
Forcément, puisque la pierre est de l’albâtre. Et parce que le coeur et l’arrière de la pierre sont taillés jusqu’à atteindre une incroyable finesse qui laisse passer la lumière et la concentre.
J’ai mis un petit bout de temps à trouver le cartel qui me donne le nom de l’oeuvre et de l’artiste. Ah ouais, OK. Anish Kapoor (l’homme du Leviathan qui m’avait enchanté au même endroit en juin pour la fête de la musique). Evidemment.

On change de style et de budget, et je m’arrête devant cette série de bouches. C’est sans prétention, mais ça a de la gueule, non ?

Je me retourne, et sur le mur en face, j’aperçois ces deux formes sombres bizarres. Des hauts de quilles ? Il faut que je m’approche pour en distinguer la texture. Et que je m’éloigne à nouveau un peu pour faire le lien avec le faucon à leur droite. Ce sont deux canards de dos, épiés par leur prédateur.

Après la pierre magique d’Anish Kapoor, celle de Barry X Ball. Ce Dual Portrait of Jeanne (2007), en Onyx du Pakistan, joue incroyablement avec les variations de couleur de la pierre et est sculpté avec une subtilité folle.

Je ne sais pas si ça a un lien avec la toute fraîche annonce de la séparation de Sonic Youth qui rend malheureux tous les amoureux du rock, mais, au moment où la toile originale de Daydream Nation était vendue un prix record (indécent, même), on retrouvait sur de nombreux stands de la FIAC des illustrations de Raymond Pettibon (l’homme qui a offert au rock la pochette de Goo).

Pour la première toile de la sélection, on va faire simple : une opposition entre un orange aussi lumineux que lisse, et un lit-de-vin tout en aspérités.

Gros blocage aussi sur cette toile (Erik Schmidt, Das Geheimniss der Prinzen, 2007). Derrière le sujet banal se cache un incroyable travail de la matière et de son relief, tout cela avec une totale économie de couleurs (du bleu et du rouge en plus du noir et du blanc)

Ce ne sont pas des toiles, mais ça y ressemble : Untitled (Nets) de Rachel Whiteread, c’est une série de 5 plaques d’argent découpées au laser, reproduisant très exactement des filets ou des mailles trouvés au hasard par l’artiste. Moucharabieh, labyrinthe ou toile d’araignée, chacun a sa propre luminosité, sa propre sensualité.

Objet fou, ce Sakra (1995) de Gunter Haese. Le cadre lui-même semble en suspension, tout comme les boules finement sculptées à l’intérieur de celui-ci. Légèreté absolue. La taille variée des boules dorées fait perdre toute notion de perspective et génère un mouvement incompréhensible à la moindre variation de l’angle de vue. On se croirait dans une flute de champagne, en fait.

Allez, c’est bientôt Noël. Vous pouvez m’offrir un Basquiat. Ou une monumentale tour de dentelle de métal de Wim Delvoye (même si je préférais le tractopelle de l’année dernière). Merci. Et un appartement gigantesque pour aller avec, tant que vous y êtes.

Evidemment que je veux une photo de JR. Par exemple celle-ci.

Je veux tout sur cette image. Le Seated Companion de Kaws, le diptyque An Eye, a Tooth (Bharti Kher). Et eventuellement la fille de la galerie.

Allez, on arrive à mon top 3.
Trois femmes, pour trois coups de foudre.

Deuxième dauphine : l’hyperréaliste Betty Tompkins (Masturbation Painting #6).
Une image crue vue de loin qui se brouille et s’atténue à mesure que l’on s’approche et que la douceur du coup de pinceau domine. L’image semble alors émerger du brouillard (beaucoup moins dense et contrasté en vrai que sur la photo), une sorte de rêve érotique éveillé.

Première dauphine : Ghada Amer.
Difficile d’expliquer tout ce qui m’a fasciné dans cette toile. J’aime l’harmonie des couleurs, le travail de coulures, la répétition de personnages quasiment cachés, et surtout l’incroyable sensualité de ces fils qui viennent soit en surpiqûre soutenir le dessin, soit librement et subtilement apporter du mouvement et de la fluidité.

Est élue REINE de la FIAC à l’unanimité de moi-même :

GEORGIA RUSSELL
Une gamine. Enfin une fille plus jeune que moi.
Une artiste qui ne respecte rien.
Qui passe le temps en découpant ce qui lui tombe sous la main à coups de cutter.

Vous lui donnez une belle photo de vague, et vas-y que je te fais des trous dedans.

Vous lui donnez un bon livre, elle vous rend un monstre poilu. Sans même le lire avant, je suis sûr.

Georgia, je vous aime. Voulez-vous m’épouser ? J’aimerais vivre au milieu de vos oeuvres, cotoyer votre talent, observer votre dextérité, comprendre votre art du mouvement.

Pendant que vous travaillez, je choisirai de la musique pour accompagner la naissance de vos oeuvres d’une folle beauté.

MP3 : Space Raiders – Beautiful Crazy

A ce soir à l’Andy Wahloo où je serai aux platines de 20h à 2h.

Et a demain ici-même pour la suite de mes amours, en Off.

BEST of FIAC (part.2) Art is the message

J’ai tendance à préférer les oeuvres purement esthétiques. Celles dont la beauté formelle, la qualité technique dans l’exécution me touchent instantanément, comme une résonance évidente, comme un coup de foudre amoureux.
Mais nous aborderons mes gros coups de coeur demain, ceux que je rêverais d’amener chez moi, ceux avec lesquels je pourrais passer ma vie.

Aujourd’hui, je vous livre quelques oeuvres qui m’ont touché parce qu’elles m’ont parlé, en me faisant rire, en me posant des questions, en faisant naître en moi une réflexion profonde ou une simple remarque.
Pour la plupart, je n’imagine même pas avoir ces oeuvres chez moi. Mais le simple fait de les croiser me fait réaliser à quel point ça fait du bien de se poser face à quelque chose de nouveau, et de réfléchir.

MP3 : Gonzales – The Joy of Thinking

On commence par ce néon rose aperçu à Cutlog. Franchement, l’art au Néon m’émeut assez peu. Parce que finalement, c’est un peu toujours la même chose, et que seul le message finit par compter. Un message qui pourrait tout aussi bien être écrit au pochoir, distribué imprimé sur des tracts ou hurlé au porte-voix.

Donc là, c’est juste le message grossier qui m’a fait marrer. Et l’énergie mise en oeuvre par la galeriste pour la justifier (« un message positif de dépassement de la douleur de la séparation »)

J’ai quand même trouvé deux néons, qui par opposition, avaient quelque chose d’intéressant à raconter :
ce très beau drapeau français lumineux qui oppose couleurs projetées / blanc graphique de la structure des tubes. Une colonne compacte qui emplit une pièce entière de sa présence.

Et celui-ci, que j’ai à peine regardé tout d’abord, avant de me rendre compte que sa disposition à l’horizontale, réduit à une simple ligne, le rendait tout l’inverse de ce qu’il aurait dû être : une négation de lumière, le message n’étant visible qu’indirectement, au travers de son ombre sur le mur, ou de son reflet sur une table que je croyais posée là par hasard. Vicieux.

Deux oeuvres jouant sur l’idée de collection de vinyles m’ont rappelé que bientôt, les kids qui téléchargent des MP3 ne sauront pas qu’un morceau de musique était il n’y a encore pas si longtemps quelque chose qui fonctionnait en association avec d’autres morceaux dans un ordre réfléchi (ça s’appelait un « album ») et que la taille du disque et de sa pochette offrait une très belle surface d’expression à d’autres artistes pour mettre en image l’oeuvre musicale. Et qu’art plastique et musique ont toujours été intimement liés.
Faut-il constituer une discothèque idéale à la peinture à l’huile sur bois, ou couler de vrais disques dans du béton pour le rappeler ?

J’ai été accueilli à l’entrée du Jardin des Plantes par ce bonhomme-boule-de-neige. Il faisait beau et chaud, il m’a fait sourire, et il m’a donné envie de vacances entre potes à la montagne.

Mais je ne venais pas pour lui, ni pour la vingtaine d’oeuvres disséminés partout, bien que je salue cette belle initiative de FIAC hors les murs, pour rendre accessible à tous l’art contemporain (parce qu’à 36 euros l’entrée à la FIAC, il ne vaut mieux pas avoir une famille nombreuse à éduquer). J’avais juste envie de voir l’extra-terrestre de Séchas perdu dans la Jungle d’une des serres.
J’ai finalement renoncé à mon entreprise, outré. 6 euros pour rentrer dans la serre. C’est pas que je ne peux pas les payer, hein, mais l’idée de payer aussi les 10 euros de la galerie de l’évolution (4 oeuvres) et l’entrée de l’animalerie (3 oeuvres) m’a révolté. Démocratisation mon cul. Voilà, c’était mon coup de gueule du jour. Mais ça compte aussi dans l’Art qui donne à réflechir, non ?

A l’inverse, un petit malin s’est offert une exposition de choix, gratuite et grand public, en s’accaparant l’abribus devant le Grand Palais. 12 photos sublimes tirés sur velin, plus belles que la plupart des choses que j’ai pu voir à l’intérieur de la FIAC (très décevante cette année niveau photo à mon goût).

On enchaine sur une très belle rencontre entre deux poules qui doivent avoir beaucoup de choses à se raconter. Ou peut-être s’agit-il de la perception de l’une ou de l’autre comme dans un miroir ? Mais qui est le reflet ? Ou alors une histoire de bouche et de cul ?

Un de mes plus grands moments de solitude béate : j’arrive sur un stand, je découvre cette oeuvre (une lumière noire, trois plaques de plexi. Beau boulot, mec). Je cris intérieurement au scandale, et m’apprête à le faire à haute voix, quand une mouche s’invite. D’abord timide sur le mur bleuté. Puis à pas précautionneux sur le verre. Avant de finir dans un bruit de grillade sur le néon. J’ai pouffé, et même ricané, tout seul. Je n’ai pas osé demandé le prix du piège à mouches, et je suis parti voir ailleurs.

Ailleurs, il y avait ce petit train sur son circuit en boucle. Sauf que plateau tourne lui-aussi, à la même vitesse, mais en sens inverse, contrariant les envies de voyage lointain de la machine, réduite à l’état de hamster dans sa roue. Immobile malgré sa débauche d’énergie. J’ai trouvé ça très beau et très triste à la fois. Cette locomotive m’a soudain semblé très humaine, exactement comme le petit robot-boite qui, juste à côté, frappait un bouquet de fleurs contre le mur jusqu’à le réduire en bouillie, comme un amoureux dépité.

A quelques pas de là, une autre machine tentait de régler la situation politique belge, pas vraiment à la fête. Une pression sur le panic button, et les ventilateurs propulsent un tourbillon de joyeux cotillons pour que flotte à nouveau fièrement le drapeau du plat pays, pendant que, dans la partie inférieure, les trois couleurs se mélangent harmonieusement. L’art sauvera-t’il la Belgique ?

J’ai été assez perturbé par une installation à base de miroirs (dont un sans tain) qui se répondent pour créer une sensation de perspective infinie. Cette technique vue et revue ne me fait en général plus aucun effet (même au Baron après des litres de Vodka Sour, c’est pour dire). Mais là, installée à l’horizontale comme un puits plutôt que comme une fenêtre, avec sa grosse colonne de lumière au milieu, elle m’a procuré une vraie sensation de vertige, une envie de sauter par dessus le muret pour me laisser glisser vers le centre du monde comme un pompier. Comme quoi tout n’est qu’une question d’angle de vue.

J’aime aussi quand l’art ne fait pas que poser des question, mais apporte des réponses. On sait enfin comment faire passer un chameau par le trou d’une aiguille : il suffit que l’animal soit une pelote de fil. Limpide.

En pleine période de crise, un dollar peut avoir deux utilités : joliment coloré (par Tom Friedman, un parent du libéraliste-monétariste Milton ?), il permet à l’artiste de le multiplier (beaucoup) à son profit.


Danny MacDonald, lui, m’inspire une toute autre question : faut-il tordre le cou à la monnaie pour lui redonner une forme humaine ? Ou est-ce les fondations de la société (sous les traits de Benjamin Franklin) que l’on assassine ?

Une autre interrogation, purement graphique celle-ci : aurais-je été hypnotisé par cette toile aux fines lignes parfaitement régulières si leur coloration avait été, elle aussi, régulière, privant les lignes de couleur verticales de leur léger mouvement ? Et cette toile aurait-elle eu la même vibration sans ces 4 accidents presque imperceptibles qui créent la perturbation qui ont écorché mon oeil pour mieux le séduire ?

Rayon foutage de gueule, je vous offre ces 49 carreaux de métal. S’il n’y avait pas la verrière du Grand Palais pour se refléter dedans, quelqu’un peut m’expliquer le propos ?

Un peu d’art engagé et bien enragé, avec Taysir Batnui, un artiste libanais qui reconstitue une vitrine d’agence immobilière.

Sauf qu’il ne vous propose que les ruines du conflit israelo-palestinien.

Question suivante : avez-vous assez regardé une oeuvre avant de dire que c’est de la merde ? parce qu’il faut parfois explorer, trouver le bon angle ou la bonne luminosité pour laisser apparaître, dans un miroir à priori totalement banal, une image de corps couché sur un lit, imprimée à la surface au Daguerréotype (Adam Fuss, « The space between garden and Eve », 2011).

Un galeriste est-il un artiste ? J’ai tendance à le penser. Parce qu’il oriente souvent le travail de l’artiste. Parce qu’il associe des créations variées. Et qu’il les mets parfois joliment en scène, comme ici.

J’avoue n’avoir rien compris à cette installation. Pourquoi toutes ces chaussures, pourquoi mutilées de leur pointe ? Mais je suis resté un long moment devant, fasciné. Jusqu’à avoir ma réponse : parce que le résultat est beau, tout simplement.

Gros coup de coeur pour cette installation, qui révèle une incongruité flagrante : alors que la litterature est un art, et que les mots sont une musique, le livre n’est pas un instrument. Erreur réparée : d’un coup de marqueur noir sur le sommet de ces livres, l’encre et le papier se muent en ébène et ivoire.

Et la dernière oeuvre du dernier stand de ce long marathon, conclu au Chic Art Fair : ce cul de lièvre en trophée. S’agit-il d’un geste délibérément effronté de la part du gibier ? Le chasseur n’a-‘il réussi à avoir que cette partie de l’animal, à moitié à l’abri dans son terrier ? ou tous les tristes animaux exhibés sont-ils comme ça, de l’autre côté du mur ?

Je vous laisse à votre tour réfléchir à tout cela.

Et je vous offre pour finir un dernier beau souvenir : le dialogue entre un galeriste new-yorkais et un badaud impoli qui nous a coupé en pleine discussion passionnée sur un de mes coups de coeur de la FIAC (Ghada Amer, j’y reviendrai) :

– ça veut dire quoi, l’oeuvre là bas ?

– c’est une oeuvre de Louise Bourgeois, Monsieur

– Et alors ça veut dire quoi ?

– Essayez de passer un peu plus de temps devant, vous trouverez peut-être la réponse…

La suite demain. Place à mes coups de foudre, justement.

BEST of FIAC (part. 1) L’art et la Matière

Trois jours de marathon culturel, à profiter autant que possible du grand rassemblement artistique parisien autour de la FIAC.
Vendredi : Cutlog, Show-Off et Art Elysée.
Samedi : Slick et FIAC
Lundi : Chic Art Fair
Je n’ai pas compté, mais j’ai dû visiter pas loin de 500 stands de galeries, et voir des milliers d’oeuvres.
J’ai frôlé l’indigestion visuelle. Mais j’ai aussi été ébahi, surpris, émerveillé.
Je vous livre donc au compte-goutte une petite sélection de ce que j’ai aimé.

On commence aujourd’hui par une thématique sur la matière.
J’adore apprécier une oeuvre de loin, et m’en faire révolutionner la perception en m’approchant, découvrir que l’artiste a délibérément trompé mes sens. Qu’il a su magnifier un matériau banal ou vulgaire pour en faire un objet d’une grande beauté. Ou que le matériau, choisi avec soin, ajoute du sens à l’oeuvre.

Ce que ça paraît être / Ce que c’est vraiment.

MP3 : Spank Rock – What it look like

exemple :
Un lot de pailles à cocktail + deux sangles d’arrimage = une merveille chromatique (vu au Cutlog, j’ai oublié de noter le nom de l’artiste)

En déambulant dans les allées de Show-Off, je vois une femme assise sur un banc, en train de tricoter. Je suis d’abord étonné par ses aiguilles, qui n’en sont en fait qu’une seule, en bambou souple, formant un cercle. Puis je me rends compte que ce n’est pas de la laine qu’elle travaille.
Elle participe en fait à une oeuvre de Movana Chen. cette dernière demande à des gens du monde entier de réduire en lamelles leur livre préféré, puis de le tricoter pour en faire une longue pièce de maille de papier qui regroupe différentes cultures et est chargée de messages et de souvenirs.

Ma pièce préférée de Movana Chen reste celle-ci : un grand carré blanchâtre dont il faut s’approcher à quelques centimètres pour découvrir dans les mailles enchevêtrées des notes de musiques, traces de partitions mises en lambeaux.

À Art Elysée, c’est ce travail de dentelle qui a accroché mon regard. Et il faut s’approcher jusqu’à la toucher pour se rendre compte que c’est un vulgaire lino, la matière la plus cheap et une des plus « anti-culturellement » connotée qui soit, mais qui, travaillée à la main au scalpel, devient plus belle que bien des cuirs. (Franck Loret)

Slick. Les oeuvres de deux artistes se font face dans une allée. Toutes les deux aussi belles, mais toutes les deux presque directement issues de chez Leroy Merlin.

Prenez trois panneaux d’isolant (celui qui fait une dizaine de centimètres d’épaisseur, mêlant une couche de carton à du polystyrène). Grattez méticuleusement la surface pour agresser légèrement le carton ou creuser jusqu’à la couche noire. Le résultat ressemble à un mur de béton lisse attaqué au marteau-piqueur.
(Jean Denant, Mappemonde, 2011)

Ensuite, vous passez au rayon « profilés en plastique » (comme ceux qui servent à faire des volets roulants, par exemple). Assemblez-les en un fagot, avant d’en découper la partie supérieure pour en faire émerger une montagne acérée, un glacier terrifiant.
(Vincent Mauger, Sans Titre, 2011)

Un peu plus loin, je m’arrête devant cette foule de silhouettes anonymes, simple traits sans expressions. J’ai du mal à comprendre d’où provient l’énergie et le mouvement que je ressens en la regardant, jusqu’à ce que je découvre qu’elle est recouverte d’un léger voile de gaze qui flotte près de la surface et qui brouille en permanence la vision.

Tout à l’heure chez Leroy Merlin, vous avez eu la présence d’esprit de jeter aussi dans votre caddie un pistolet à silicone (pour faire les joints des baignoires). Et d’avoir pris des grosses quantités de cette matière noire et brillante, presque nacrée.
Travaillée de façon brute sur papier, elle s’exprime en relief, à la fois miroir et surface chaotique. Comme si on pouvait se contempler dans un tapis à poils longs.

On continue à la FIAC :

Dans un coin d’un stand, presque caché, j’aperçois cette figure géométrique dont j’ai une fois de plus du mal à comprendre la vibration. On dirait du laiton mat.

Encore perdu : c’est un vulgaire contreplaqué recouvert de peinture noire avant d’être lacéré.

Qu’est-ce qu’il nous reste au rayon des matériaux cheap ? des débris de charbon, ça ira ? avec un peu d’acrylique blanche et de sérigraphie, on doit pouvoir en faire quelque chose, non ?
(Glenn Ligon, Figure#93, 2011)

Tout ce travail sur la matière vous a donné envie de jouer ? Alors jouons aux dés, pour créer une forme organique à la peau comme un carrelage lumineux mouchetée de points noirs (Tony Cragg).

Plus loin, un grand format attise ma curiosité : on dirait un essaim chaotique d’insectes, ou la forme créée par un aimant sur de la limaille de fer.

Encore perdu. « Contatto » (Guiseppe Penone, 2007) est entièrement réalisé à la main avec d’effrayantes épines d’acacia.

Dans le stand voisin, une forme est beaucoup trop inexpressive pour être honnête. Et protégée sous verre.

« Under Fire » (Moataz Nasr, 2008). La bagatelle de 12 800 allumettes collées une par une. Plus fou qu’un pompier pyromane.

Pour oublier vos angoisses d’écolier face au tableau noir, rien de tel qu’un autre tableau, tout en craies volées à la maîtresse (Pascale Marthine Tayou, « Chalks and Pins N », 2011).

Dernière belle surprise hier matin à la Chic Art Fair, cette nature morte. Un travail fou de lacération et de peinture de baguettes de bois en suspension.

Demain : humour, message et réflexion, les idées mises en Oeuvre.